Littérature jeunesse

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Sujets graves dans la littérature pour enfants : POUR


Fanny Britt a abordé le délicat sujet de l'intimidation dans Jane, le renard et moi, paru à l'automne dernier. L'auteure et dramaturge explique pourquoi on devrait, selon elle, traiter de sujets graves dans les livres pour enfants.


Doit-on parler de sujets graves dans les livres pour enfants?
Non, selon Élise Gravel.
Oui, selon Fanny Britt. Voici pourquoi. 

par Fanny Britt

Judy Blume.jpg
En littérature jeunesse, je suis fille de Judy Blume, cette écrivaine américaine qui, dans les années soixante-dix, n'a pas hésité à aborder de front le doute spirituel (Dieu, es-tu là? C'est moi, Margaret), la mort d'un parent (Œil de tigre) ou le tabou de la sexualité des jeunes filles (Tiens-toi droite!). Sans moralisme, sans index agité à la frénétique cadence de la bien-pensance, et non sans un humour caustique des plus sains pour la jeune fille en mal d'assurance que j'étais.
 
Étonnante, cette voix m'a happée par sa désarmante honnêteté, par l'acuité hallucinante de son regard. Combien de fois me suis-je exclamée en la lisant : Mais comment sait-elle que je vis ça? Ne suis-je donc pas seule? Ne suis-je donc pas monstrueuse? Comme jeune lectrice, cette voix non seulement validait les sentiments graves qui m'habitaient, mais me donnait également l'impression, en quelque sorte, d'être plus brillante que je ne l'étais sans doute. Revenons d'ailleurs un instant à la question de la gravité : qui a dit que l'enfance n'était pas une période grave de la vie? N'est-elle pas la plus grave? Celle dont on ne se remet jamais, qu'elle ait été heureuse ou tragique?

Jane, le renard.jpg
En me confiant des histoires complexes, douloureuses ou nuancées, Judy Blume m'accordait sa confiance intellectuelle, ce qui fit naître chez moi une fierté de lectrice, qui me revient chaque fois que je lis un écrivain lucide. Sans compter que ces histoires, si on se permettait de me les conter, c'est qu'on me considérait capable. Capable de comprendre, de ressentir, de sublimer et de surmonter ce qu'elles évoquaient, et par extension, ce que je vivrais peut-être un jour. Ce souci de rendre compte de l'expérience réelle des enfants qui souffrent, ou se questionnent, ou vivent en marge d'une certaine norme, c'est également un rempart contre le conformisme, c'est le jardin de l'ouverture d'esprit, c'est l'école de l'empathie sans sensiblerie.  

La littérature jeunesse peut et doit, dans sa forme la plus noble, constituer un miroir riche sur l'enfance - et, il faut bien l'admettre, sur l'humanité dans laquelle l'enfance a sa place légitime. L'enfance n'est pas un idéal, l'enfance n'est pas cute, l'enfance est un des états de la vie, et il faut le traiter comme tel, sans lâcheté. Mais pour cela, il faut savoir prendre le rose avec le noir, il faut savoir démonter les murs du joli, et construire les portes du courageux, du signifiant, et du vrai.

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Fanny Britt est née en 1977 à Amos, en abitibi. Auteure dramatique, traductrice et écrivaine, elle a signé une dizaine de pièces de théâtre, dont Couche avec moi (c'est l'hiver), Hôtel Pacifique et Chaque jour. Sa plus récente pièce, Bienveillance, a été créée à l'Espace GO à l'automne 2012, et a été publiée aux Éditions Leméac. Elle œuvre également en littérature jeunesse, notamment avec sa série Félicien, publiée à la Courte Échelle. Son roman graphique Jane, le renard et moi (en collaboration avec l'illustratrice Isabelle Arsenault) est parue l'automne dernier aux Éditions de la Pastèque. Elle vit à Montréal avec sa famille. 

Photo: Julie Perreault


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1 Commentaire(s)

Sylvie Gendron a écrit:

Publié le 12 février 2013 18h57



La lecture attentive des profonds propos de Mme Fanny Britt m'a rappelé les paroles du regretté Jean-Marie Poupart, ce dernier ayant beaucoup écrit pour la jeunesse. Jean-Marie, c'était un collègue de travail passionné au cégep Saint-Jean-sur-Richelieu, m'a souvent répété combien il était important de ne jamais sous-estimer l'intelligence, la sensibilité et la vie intérieure du lectorat enfant ou adolescent. Jean-Marie aurait aimé, j'en suis convaincue, lire ceci : « [...] il faut savoir démonter les murs du joli, et construire les portes du courageux, du signifiant, et du vrai. » Ce ne sont pas les seules portes à construire, certes, mais elles sont nécessaires pour ne pas se retrouver devant un mur qui nous isole des autres et, pis encore, de nous-même. Merci à vous Fanny Britt!

 

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