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Libres courts : Stanley Péan
Dix écrivains d'ici ont accepté de faire un pas hors de leur zone de confort et de signer pour la Zone d'écriture de Radio-Canada dix courtes nouvelles déclinées à partir de deux contraintes : une rencontre doit avoir lieu et l'on vise 600 mots. Bonne lecture!
À travers le vacarme du monde
par Stanley Péan
À ta droite, le Jos Connaissant de la table d'à côté n'en finit plus de pontifier sur le séisme au Japon et les éventuelles conséquences de l'explosion de ce foutu réacteur nucléaire.
- Sont spéciaux, tu sais, pas vraiment du monde comme nous-autres, avance-t-il avec cette assurance des hommes dont on devine que le papa a eu de la chance, comme chantait Brel. Et puis, si on les a bombardés en 45, c'est parce qu'on n'avait pas le choix : c'était eux autres ou nous-autres.
Il faut apprécier ce « nous autres », brandi comme le glaive béni, la croix des Croisades ou le porte-étendard de la civilisation. Je secoue la tête et rigole en entendant ce patriote témoigner de son adhésion à l'empire d'Oncle Sam; le type n'est pourtant pas Américain, il est trop jeune pour avoir fait la Deuxième Guerre et je mettrais ma main au feu qu'il n'a jamais croisé de Japonais ailleurs que dans des films de kung-fu ou des films de monstres, du style Godzilla se déchaîne contre des immeubles en papier mâché.
Tu serres gentiment ma main posée sur notre table au pied de ma coupe, me rappelle ta présence. Des amis à toi t'ont recommandé ce resto libanais comme le lieu idéal pour une de nos rares sorties en tête-à-tête, véritables retrouvailles. À ma droite, le serveur s'informe de mon choix de vin.
Les entrées froides et chaudes se succèdent à un rythme qui épouse celui de notre conversation ponctuée de silences troubles. Tu avais espéré faire de ce lieu un oasis éloigné de nos tracasseries quotidiennes, loin du bureau, de la clinique et de tout ce qui nous coupe de nous-mêmes et de l'autre. C'était oublier ma propension fâcheuse à laisser l'anecdotique me distraire de l'essentiel.
Pour ta part, notre voisin de table t'amuse. Des Japonais et de leurs sushis, il est passé aux Allemands et à leur discipline de fer, multipliant les poncifs à l'instar de ces animateurs de radio-poubelle dont il doit s'abreuver des propos chaque matin. Je reconnais ton indulgence coutumière : il est clair à tes yeux qu'il en est à son premier rendez-vous avec cette femme, qu'il veut l'impressionner.
Sa compagne est jolie (quoique pas autant que toi, m'empresserai-je de préciser en vil flatteur) et cela pourrait en effet expliquer le comportement du jars. Mais j'en ai croisé tellement, de ces pontifes du néant, tellement imbus d'eux-mêmes qu'ils feraient passer Richard Martineau pour un moine tibétain, sage et humble, c'est dire.
Ce couscous royal pour deux est aussi copieux que savoureux, le Grand Cru Mornag est charnu, velouté au palais et plutôt corsé, et le tout se laisse consommer plus aisément que l'indigeste salmigondis de lieux communs que notre voisin sert à son invitée.
Et si nous faisions fi de l'abruti de la table d'à côté, sembles-tu me suggérer de ton regard d'une tendresse qui m'émeut. Et si nous faisions abstraction des résultats de l'élection haïtienne qui porte au pouvoir un chanteur mal dégrossi, sympathisant duvaliériste de surcroît; si nous passions aussi sous silence la tempête déchaînée autour de ce rocker déchu, condamné et emprisonné pour homicide involontaire, à qui on espérait refaire une virginité sur une scène de théâtre à Montréal; si nous imposions sciemment une sourdine au vacarme tonitruant de ce monde qui court à sa perte.
Samedi soir de printemps, à Cap-Rouge. C'est mon anniversaire. Magnifique comme aux temps de nos premiers rendez-vous, tu as glissé ton corps de nymphe dans une robe noire plutôt courte qui te va à ravir, tu arbores ce sourire un peu triste de ces occasions où tu désespères un chouïa de ne savoir comment me rejoindre sur la planète chaotique que j'habite.
Nous sommes seuls dans un oasis, loin des chamailleries de nos marmots qui se disputent constamment notre attention, pour une fois.
Et soudain, retrouver le chemin qui mène à toi m'apparaît plus important que tout le reste.
*
Stanley Péan est né à Port-au-Prince, en Haïti, et a grandi à Jonquière (Saguenay). Il compte à son actif une vingtaine de livres pour adultes et adolescents. Mélomane, animateur à la radio, présentateur à la télé, traducteur, scénariste, journaliste et rédacteur en chef du journal Le Libraire, il a été le président de l'Union des écrivaines et écrivains québécois (UNEQ) de 2004 à 2010. Son plus récent recueil de nouvelles Autochtones de la nuit (2007) complétait une trilogie amorcée avec La nuit démasque (2000) et Le cabinet du Docteur K (2001); ces deux précédents recueils avaient d'ailleurs été réédités en format de poche à la courte échelle, en même temps que les romans Le Tumulte de mon sang (1991) et Zombi Blues (1996). Dans la foulée de la parution de la traduction italienne de ce roman chez Marco Tropea Editore, il fait paraître au printemps 2011 Bizango qui marque son retour au genre romanesque.
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