Bookmark and Share

Libres courts : Maxime-Olivier Moutier


Dix écrivains d'ici ont accepté de faire un pas hors de leur zone de confort et de signer pour la Zone d'écriture Radio-Canada dix courtes nouvelles déclinées à partir de deux contraintes : une rencontre doit avoir lieu et l'on vise 600 mots. Bonne lecture!

Une brève rencontre

par Maxime-Olivier Moutier


Autour de nous et même ailleurs, nous le savons, les gens trépassent et disparaissent.  Il existe un épisode de notre monde où une madame s'est mise en tête de déménager. Pour la première fois de sa vie. Ceci pour partir de cet endroit tout calme où elle avait vécu longtemps, heureuse, en compagnie de ses enfants et de son mari bourru, aujourd'hui décédé. Un mari qui avait bien évidemment travaillé dur, pour subvenir aux besoins de tous, comme il fallait le faire à cette époque, et dont les parents avaient eux-mêmes immigré depuis la campagne d'un pays lointain, sur la promesse de jours meilleurs et plus prospères.

Mais vient un temps où il nous faut casser maison. Que l'on soit vieille ou encore jeune, que l'on soit veuve ou pour toujours une riche héritière, il convient un jour de se retirer. Sans doute vers un hospice, où le café et les craquelins nous sont offerts à la moitié du prix.  

La dame en question s'apprête donc à vendre sa maison. En fait, elle vient de la vendre, et doit plier ses boîtes pour libérer les lieux d'ici deux jours. L'acheteuse, une autre dame à la retraite, mais quand même beaucoup moins vieille, vient la visiter, pour prendre des mesures, discuter des plafonniers et des appareils d'éclairage, des stores horizontaux qu'elle pourrait conserver dans les chambres. La dame la reçoit, lui prépare du café. C'est à ce moment-là que notre acheteuse remarque que la vieille n'a pas encore commencé à ramasser ses choses, ni à vider ses armoires. L'échange de clés doit se faire dimanche prochain, dans deux jours, et la dame est là, à lui parler de la cour, du garage, et à lui montrer des souvenirs et des photos. Des photos dans des albums, des agrandissements placés dans des cadres.  Comme tout le monde. Son feu mari, leurs enfants; leurs enfants avec leurs blondes et leurs chums. À tous les âges. Même avec des bébés dans les bras. La madame prend le temps de présenter tout le monde. Elle sort des boîtes à chaussures, se lance dans des explications à propos d'un bout de tissu, de cassettes vidéo. Et l'autre commence à s'inquiéter. Celle-ci finit par se lever. Elle prend les mesures dont elle a besoin, et dit au revoir. La visite a été polie.  La nouvelle propriétaire se demande un instant pourquoi la vieille lui avait raconté tout cela. Pourquoi à elle plutôt qu'à quelqu'un d'autre. Le pharmacien par exemple. Elle ne sait pas encore, justement, qu'il n'y a personne d'autre.  

Le dimanche du déménagement, la dame était partie. Volatilisée. Les clés avaient été laissées sous le pot de fleurs. Ses meubles étaient sortis, à part quelques bricoles, comme des balais, des miroirs, une carpette. Il était étonnant, presque magique, que cette vieille dame ait pu tout empaqueter en si peu de temps. Mais en entrant dans la chambre, la nouvelle maîtresse des lieux découvrit que toutes les boîtes de photos, les cartes postales, les lettres d'amour étaient restées là. Tout ce qu'elle avait regardé, deux jours plus tôt, en compagnie de cette étrangère, elle le regardait pour la dernière fois. Cette vie d'avant resterait derrière, à tout jamais. Elle le savait.

Aucun des enfants figurant sur les photos ne s'est manifesté. Personne ne s'est intéressé à ce pactole. Comme si tout le monde dans la famille était mort. La dame numéro 2 a fini par tout mettre à la poubelle. Aux aurores. Qu'aurait-elle pu faire d'autre? Et puis il fallait libérer l'espace, pour nettoyer les tapis. Et faire en sorte que la vie se poursuive.


*


image-moutier.jpg
Né à Montréal en 1971. Maxime-Olivier Moutier est écrivain et psychanalyste. Il a étudié la littérature, l'histoire de l'art et la théologie pastorale. Il a été animateur à Radio-Canada, travaille dans un centre de crise à Montréal et est père de trois enfants. Dans le grand mouvement de renouvellement des écritures romanesques de la fin des années 1990, Maxime-Olivier Moutier s'est signalé par la charge explosive de ses récits. Ces derniers contaminent l'esprit du lecteur, qui en sort changé à tout coup.

Photo : Sarah Scott


«Lire d'autres nouvelles de la série Libres courts


Bookmark and Share

 


Commentez cet article

Note: En nous soumettant vos commentaires, vous reconnaissez que Radio-Canada a le droit de les reproduire et de les diffuser, en tout ou en partie et de quelque manière que ce soit. Veuillez noter que Radio-Canada ne cautionne pas les opinions exprimées. Vos commentaires seront modérés, et publiés s'ils respectent la nétiquette.

 *
 *


set count down final date: 05/02/2013
set count up final date: 05/02/2013
show ENTER NOW menu 0