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Lauréat du Prix du récit 2011-2012 : « Chez la Reine - Les exilés » d'Alexandre Mc Cabe

« Chez la Reine -- Les exilés » d'Alexandre Mc Cabe a remporté le 
Prix du récit Radio-Canada 2011-2012.

La date de tombée pour le Prix du récit Radio-Canada est le 1er février 2013. En panne d'inspiration ? Relisez le texte qui a remporté le prix l'an passé, Chez la reine -- Les exilés d'Alexandre McCabe : 30 octobre 1995, le grand-père du narrateur voit dans cette journée une ultime occasion de déjouer le sort, de dépasser enfin sa condition et de donner un sens à l'austérité de sa vie... Bonne lecture !


Les opinions exprimées par les auteurs ne reflètent pas nécessairement celles de Radio-Canada. Certains lecteurs pourraient s'offenser du contenu des textes. Veuillez prendre note que certains récits s'adressent à un public averti.

 

Chez la Reine - Les exilés

 


«[...] tout le noir de ces hommes est entré en moi.»
Gaston Miron

«[...] la mémoire des autres nous plaçait dans le monde.»
Annie Ernaux


 

     Tout avait l'allure d'un jour connu. Sainte-Béatrix reposait béate sur le Bouclier. Notre maison, terrée au creux d'une mer onduleuse de collines érodées par les siècles, fixait un soleil scintillant. De la fenêtre de la cuisine, je voyais ma mère prendre le sentier de dalles de ciment menant à la cour de mes grands-parents. Grand-mère claudiquait en descendant l'escalier de la roulotte - avec un peu de narquoiserie, mon père avait rebaptisé la maison mobile de ses beaux-parents. D'une main, elle replaçait une boucle rebelle de sa permanente, couverte d'un châle bigarré, et de l'autre elle se tenait le dos. L'automne attisait son rhumatisme, mais ne pouvait venir à bout de sa coquetterie. Grand-père s'impatientait dans la voiture, l'air acariâtre comme à l'habitude. Ma mère m'avait fait signe : « Tu viens-tu Envoye ! » Tous les jours de la semaine, ils allaient chez ma tante, la Reine.


     Ma mémoire s'est construite comme un modeste musée dont les murs sont couverts de tableaux semblables cristallisant les scènes quotidiennes de mon enfance. Le paysage pastoral et immuable de Sainte-Béatrix en est l'arrière-plan sobre. Le temps semble s'y figer dans les gestes routiniers d'une semaine cent fois répétée. Avec les années, des tableaux ont disparu tandis que d'autres se sont affinés, gagnant en perspective. Beaucoup mentent, dissimulant la monotonie des jours lents et la trivialité de la vie campagnarde, mais ils réussissent ainsi à condenser le bonheur véritable qu'imperceptiblement j'ai ressenti dans ma jeunesse.


     De l'apparente uniformité de l'ensemble se dégagent toutefois quelques fresques peu coutumières. Du lot se démarque celle représentant cette journée du 30 octobre 1995. Non pas tant pour ce qu'elle est que pour ce qu'elle aurait pu devenir.


     La maison de ma tante trônait sur un petit coteau surplombant un vallon fruste. Un vent frêle faisait osciller l'enseigne qui annonçait le commerce de mon oncle. Le Roi du tapis. Vente et installation de revêtements intérieur et extérieur. «Tu peux te parker ent'sous du carpoll [sic], le King é parti faire une job.» L'entrepôt était attenant à cet abri; il était impératif de ne plus y être au retour de mon oncle. Sorti de la rêverie dans laquelle le trajet, pourtant court, m'avait fait sombrer, j'avais instinctivement posé les yeux sur les sept érables altiers dont les ramures s'entremêlaient pour ne former qu'une seule couronne monumentale. Ces gardiens sylvestres du « royaume » s'étaient dépouillés de leurs feuilles. Celles-ci jonchaient désormais le sol comme un épais tapis de cuivre et d'ambre salis, dont l'éclat fauve avait terni. Certains auraient succombé à la morosité devant un tel spectacle, mais je ne pouvais m'empêcher d'éprouver une sorte de ravissement. En fait, chaque saison transfigurait ces arbres pour me les révéler avec un peu plus de nuances. Les longues heures passées à contempler cette Pléiade d'écorces et de branches allaient vraisemblablement m'initier à l'art. Si j'avais été peintre, ces érables seraient devenus ma Sainte-Victoire.


     Nous étions arrivés un peu plus tôt qu'à l'habitude. Ce détail anodin présageait la singularité du jour que nous vivions. Il ne m'en fallait guère plus pour devenir fébrile. Tout ce qui s'éloignait de la mécanique bien rodée de nos existences excitait ma curiosité. Cette dernière allait être satisfaite quand, aussitôt sorti de la voiture, mon grand-père, plutôt que de se diriger, comme il le faisait toujours, vers le garage pour reprendre une quelconque besogne laissée en plan par son gendre, était entré dans la maison et, sans saluer ma tante, avait allumé la télévision. Aux nouvelles, on ne parlait évidemment que du référendum. J'étais bien au fait de ce qu'on demandait aux Québécois en « cette journée historique », comme le répétait inlassablement le lecteur de nouvelles. Par contre, je mesurais mal les effets que provoquait sur mes proches cet exercice qui me paraissait pour le moins banal - ne fallait-il pas simplement faire une croix dans un cercle ? Mon grand-père était debout devant l'appareil. Il arpentait le salon, scrutait parfois l'horizon par une fenêtre et retournait promptement à l'écran dès qu'on annonçait un nouveau reportage. Dans l'un d'eux, un artiste, emphatique, avait déclaré: « Il est temps de nous appartenir. Notre sort ne sera plus jamais serti dans la timidité de nos volontés. » Je ne peux dire avec certitude si mon grand-père avait de la considération pour cet artiste, mais il le regardait comme un de ses vieux amis du village avec qui il avait partagé les rigueurs d'un destin. Au reportage suivant, son visage, naturellement crispé, s'était subitement durci et sa mâchoire s'était serrée. Le premier ministre canadien se réjouissait du travail accompli pendant la campagne référendaire. « Maudit baveux ! » Plein d'une méfiance atavique, grand-père ne tenait pas en haute estime les politiciens, toutes allégeances confondues, et en détestait quelques-uns avec une prodigieuse rancœur. Je l'avais souvent vu refermer vigoureusement son journal en admonestant l'un d'eux. Avant que le premier ministre ne pût continuer, mon grand-père avait éteint sèchement la télé. « Eh quié désagréable quand tié énervé ! » avait grogné ma tante. «Laisse-lé don' faire ! » avait répliqué ma grand-mère, sagace. Personne n'avait reparlé de politique jusqu'à l'heure du café.


     Ma cousine Sophie était sortie de sa chambre au moment où sa mère préparait la cafetière. « T'en veux-tutoé ? » Elle avait fait signe que non en attrapant une galette aux dattes encore chaude. « Je m'en vais voter. » S'en était suivie une scène que sans fin j'ai ressassée tant elle m'apparaissait porteuse d'une vérité sur mon grand-père que je ne pouvais exprimer sans la décrire. Ma cousine, qui allait aux urnes pour la première fois, avait ajouté: « Je sais pas encore de quel bord. » La réponse n'avait pas tardé. « Si tu vas là pour voter "non", t'es aussi ben de rester icitte. » Il n'y avait ni autorité ni machisme dans cette phrase. Mon grand-père, qui se berçait, le regard absent rivé au sol, s'était arrêté, avait relevé doucement la tête et avait prononcé ces mots sans sourciller, avec une tendresse contenue dans la voix. Il s'était ensuite raclé la gorge comme si ses paroles lui avaient demandé un effort. Tout son corps trahissait une émotion vive. Dans ses yeux humides sourdait son passé. Le chantier, la drave, l'étable, la terre. Une vie entière de privations et de labeur. Condamné, qu'il avait été, à servir les autres et à faire vivre tant bien que mal sa famille. Je crois que mon grand-père voyait dans cette journée une ultime occasion de déjouer le sort, de dépasser enfin sa condition et de donner un sens à l'austérité de sa vie. Il n'imposait rien à sa petite-fille, il l'exhortait à mettre fin à son exil et à celui dont elle avait hérité. Cet appel était le plus inestimable legs qu'il allait me laisser.


     Nous étions repartis un peu avant le souper, sous une bruine froide. Sur le chemin du retour, ma mère avait meublé le silence avec les racontars habituels. Grand-mère disait qu'elle avait préparé une soupe au chou et nous invitait à manger à la roulotte. Après le repas, grand-père avait toussé pour montrer qu'il n'avait pas encore eu son thé. Ma mère l'avait préparé en grommelant et le lui avait servi avec une brève remontrance. Nous étions retournés à la maison à temps pour voir apparaître les premiers résultats. Mon père les trouvait encourageants. Le téléphone avait sonné. « C'est ben parti en maudit. » Mais son enthousiasme et celui de la foule réunie pour célébrer une possible victoire du « oui » s'étaient rapidement estompés. Le vent avait tourné. « Tabarnak. » Mon père n'avait plus dit un mot ensuite. « Bon, va te coucher astheure, t'as de l'école demain. » Ma mère avait fait des brassées de linge pendant toute la soirée. Avant d'aller me coucher, j'avais jeté un coup d'œil par la fenêtre qui donnait sur la maison de mes grands-parents. Les lumières étaient déjà éteintes.

 

     Le lendemain, après les classes, j'avais pris l'autobus qui menait chez ma tante. Il faisait un temps magnifique. La lumière oblique du dernier jour d'octobre inondait le vallon comme une vague aurifère et nous faisait oublier que le mois des morts arrivait. Pendant que grand-père cordait du bois dans l'érablière en sifflant un air folklorique, les femmes préparaient des sacs de friandises pour les enfants qui passeraient, un peu plus tard, déguisés en fantômes et en sorcières. Une odeur de café flottait dans la maison. « Bon t'es là, toé. J'ai fait de la tarte aux pommes. T'en veux-tu ?» C'était la Reine qui m'apostrophait de la cuisine. Rien n'avait changé.

 

Lire le texte tel qu'il apparaît dans le magazine enRoute du mois d'août 2012.

 


Alexandre Mc Cabe.JPGAlexandre Mc Cabe est né à Sainte-Béatrix en 1981, au temps de la Grande Déception post-référendaire. Il a eu malgré tout une enfance heureuse grâce à la bienveillance de sa grande famille tricotée serrée. Au sortir de l'adolescence, contre toute espérance, dans une société oublieuse de ses poètes, il a découvert la littérature. Quelques années plus tard, il a terminé à Sherbrooke son mémoire sur l'œuvre d'Albert Camus. Il est ensuite parti se recueillir sur la tombe du célèbre écrivain à Lourmarin et a eu le privilège d'y rencontrer sa fille. Il est maintenant professeur de littérature au Campus Notre-Dame-Foy à St-Augustin-de-Desmaures. Il est le père d'une future pianiste et d'une future comédienne. Il essaie d'écrire.


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