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Samian : « Le survivant »


Le chanteur Samian est occupé ces jours-ci: on l'a entendu dénoncer le Plan Nord en mots et en musique sur de nombreuses tribunes, il tient un rôle dans le film Roche-papier-ciseaux (réalisation Yan Lanouette Turgeon) aux côtés de Roy Dupuis et travaille sur son troisième album... Cela ne l'a pas empêché de troquer la chanson pour la nouvelle et de signer pour la Zone une courte fiction qui traite d'un moment très dur de l'histoire amérindienne : au début des années 50, les Innus ont vu leurs enfants leur être retirés puis être emmenés dans des pensionnats catholiques. Cela a laissé des cicatrices profondes... Un texte beau et bouleversant signé Samian.

Le Survivant
par Samian


J'avais cinq ans et j'étais un sauvage.

À l'époque, ce mot n'était pas mesquin, car être un sauvage voulait simplement dire « être libre ». J'habitais au cœur de la forêt boréale, un endroit paradisiaque, bercé chaque jour par le son de la rivière. On vivait en parfaite harmonie avec la nature et les animaux. Je passais mon temps à jouer avec mes frères et ma sœur, mon père m'emmenait à la chasse et ma mère nous préparait les meilleurs repas!

Ma famille était nomade, passait d'un territoire à l'autre pour chasser le gibier. Ce que j'aimais le plus, c'est que chaque saison le voyage était différent. L'hiver, on voyageait avec nos chiens et nos traîneaux tandis que l'été, on parcourait nos territoires en canot. Nos parents nous racontaient toutes sortes d'histoires tout en nous apprenant à écouter la forêt. Chaque automne, on revenait toujours à notre bon vieux camp que mon grand-père avait construit. Mais l'automne de mes cinq ans fut le tournant de mon existence. 

Il y avait devant le camp un grand homme qui n'avait pas le sourire facile et qui nous parlait en français, une langue totalement inconnue pour nous à l'époque. Il sortit un bout de papier de sa poche. Évidemment, mes parents ne pouvaient pas lire et encore moins comprendre ce que cet homme voulait jusqu'à ce que l'un d'eux me prenne par le bras pour m'emmener de force avec lui, pendant que les autres se chargèrent de mes frères et de ma sœur. Mes parents étaient impuissants; ma mère pleurait et mon père faisait du mieux qu'il pouvait pour la consoler tout en retenant ses larmes. Sans dire un mot, les hommes nous firent monter dans un autobus rempli d'enfants de mon âge traumatisés par leur regard. C'est la dernière chose dont je me souviens. 

Quand j'ai repris conscience, j'étais assis avec mes frères dans une immense salle remplie de garçons qui pleuraient à chaudes larmes. Il y avait des femmes vêtues de robes noires, d'ailleurs même les hommes en portaient, c'était à la fois étrange et traumatisant. Je n'y comprenais rien! Ils nous ont tous coupé les cheveux de la même façon, ils ont brûlé nos effets personnels, vêtements, mocassins, etc. J'étais avec mes frères, mais séparé de ma sœur. Je ne comprenais pas un mot de ce que ces gens nous racontaient, mais j'ai dû me résoudre à apprendre leur langue par la force physique, c'est-à-dire que si j'osais parler à un de mes frères dans ma langue, on me frappait comme si j'étais un animal, en fait c'est ainsi qu'on nous traitait : comme des animaux!

Le premier mot que j'ai appris de leur langue c'est « toilette », car ceux qui ne l'avaient pas encore appris vivaient l'humiliation chaque fois. C'était une école, ce que l'on appelait un pensionnat, tenu par des religieux à robes noires. Ils nous ont battus, violés, humiliés, mais par-dessus tout, ils ont voulu nous assimiler, car c'était mal d'être un enfant de la Terre.

J'ai passé dix ans entre ces murs.

Mes parents avaient le droit de me rendre visite une fois par année et je passais Noël avec eux, mais tout était différent. Lorsqu'ils me rendaient visite, les bonnes sœurs et les curés jouaient les hypocrites et faisaient semblant de prendre soin de moi. Quand j'étais seul avec mes parents, j'étais incapable de parler de ce que je vivais. J'essayais de profiter du temps passé avec eux.

Maintenant, c'est moi qui suis parent. J'ai des enfants, des petits-enfants et même des arrière-petits-enfants. La vie me rend grâce en cicatrisant mes blessures un peu plus chaque jour. Le souvenir reste, mais la douleur est partie. Je connais la résilience et, aujourd'hui, je souris à la vie malgré tout, car je suis d'abord et avant tout un survivant!

***

Voix par laquelle s'exprime au présent une histoire vieille de plusieurs siècles, le rappeur autochtone Samian déclame sa poésie avec l'âme du guerrier et retrace l'histoire de son peuple, pour lequel il réclame le respect et la reconnaissance. Deux albums plus tard, Samian est maintenant un modèle pour les jeunes, inspirés par son propos authentique et fascinés par son univers musical, où les rythmes urbains s'allient à l'Algonquin et aux instruments traditionnels amérindiens. Gagnant du félix de l'album hip-hop, et nommé dans la catégorie Auteur ou compositeur de l'année au dernier Gala de l'ADISQ, ainsi qu'au gala Aboriginal Peoples Choice Music Awards, où il était en nomination dans 3 catégories, Samian travaille présentement à l'écriture de son troisième album.


crédit photo : Allan Mc Eachearn


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1 Commentaire(s)

Christine Arseneault a écrit:

Publié le 2 octobre 2012 21h01


Texte bref et concis. Pas besoin des détails, on les sait trop bien. Et quand le ministère de l'éducation parle de "culture religieuse" et d'histoire du Québec, il omet sciemment ces pans peu glorieux de l'influence du clergé dans notre histoire. Après, quand quelqu'un ose parler contre les communautés religieuses, il se fait rabrouer car elles sont reconnues comme ayant pris "soin" de l'éducation et la santé de toute la population durant des décennies. Mais la vérité, de l'assimilation des enfants de la Terre à la revanche des berceaux en passant par le fait de garder la population dans la noirceur de l'ignorance à l'aide du spectre du démon et son enfer, cette vérité, qui la dira? Merci Samian de la dire, de l'écrire, de la chanter et de la transmettre.

 

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