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Laurent Chabin : « Prédateurs »
Prédateurs
par Laurent Chabin

Ça m'a sauté aux yeux aussitôt que j'ai vu
les siens. À la gorge, plutôt. Au ventre... C'était flagrant, violent,
charnel...
L'un de nous deux devait mourir.
Son corps mince suait la peur, une peur
viscérale, torturante, une peur plus forte que sa chair; mais le désir aussi,
un désir non moins viscéral, indissociable de sa peur, inséparable de son sang.
La peur, la peur de l'autre, de l'autre
sexe, qui nous affole l'un et l'autre et que nous voudrions pouvoir détruire à
tout jamais. Nous ne pouvions que nous rencontrer dans cette même passion.
Je devine sa peau blanche, lisse, tiède,
ses veines bleutées, sa gorge frémissante et son ventre agité de frissons sous le
cuir noir du manteau que maintient une longue ceinture. Son visage ne
m'intéresse pas. Pas encore...
Mais l'endroit où se rejoignent et
s'articulent ses jambes, ce compas mouvant qui est le centre de son corps et
qui est aussi le lieu de sa condamnation à mort. Lieu de jouissance, oui, mais
pas la sienne. Pas cette fois.
Son pas s'immobilise, le mien aussi, mais
son odeur continue sur sa lancée et se répand entre nous deux comme une tache
blême et floue, rampante, sournoise; elle atteint bientôt mes pieds, mes
jambes, mes genoux, se glisse entre mes cuisses, s'étale sur mon ventre, grimpe
sous mes bras, rejoint le dos, puis la nuque, avant de contourner ma tête sous
les oreilles et de me pénétrer enfin.
Ce parfum qui transforme les corps en
offrande. LE parfum...
Et le mien qui se mêle à lui, lutte contre
lui, cherche à l'étrangler. Comme d'habitude. Bitch, de chez Dahl. Mon favori.
Ses mains crispées dans les poches de son
manteau de cuir, comme les miennes, ses yeux dans mes yeux, ses halètements, le
tremblement de tous ses membres. Nous ne pouvons plus reculer à présent.
Quelques pas encore. Nous sommes face à
face. Nous avons la même taille, la même couleur de cheveux. Couleur de
bourreau, couleur de victime. Celle des yeux, des dents, des ongles...
Corps contre corps, enlacement, haleines
confondues. Nos mains sur la taille, les hanches, qui remontent, se rejoignent.
Je n'ai pas cherché à savoir si, lui, il
les tuait d'abord et les violait ensuite ou l'inverse. Violer ne m'intéresse
pas. C'est la surprise qui me fait vaincre, à chaque fois. Les prédateurs ne se
savent pas victimes.
Je l'ai tué lentement, après lui avoir
envoyé mon genou dans les parties, mes doigts serrés autour de sa gorge, en
regardant bien ses yeux pâlir, devenir vitreux, laiteux, en sentant sa peur et
sa haine se liquéfier et m'empoisonner les narines, en écoutant son ventre se
vider avec des petits bruits que j'aurais pu trouver ridicules en d'autres
circonstances.
Son corps s'est effondré, membre mou. Il ne
m'intéressait déjà plus.
Je me suis éloignée, incommodée par
l'odeur, malgré tout...
*
Romancier et traducteur, Laurent Chabin a vécu aux Antilles, en Espagne et au Canada avant de s'installer à Montréal. Auteur entre autres d'une vingtaine de romans policiers, il écrit tant pour les enfants que les ados ou les adultes.
crédit photo :
Sébastien Croteau




Mireille Beaulieu a écrit:
Publié le 18 mai 2012 11h10
Prenant, très prenant, très très prenant, "dégueulassement" prenant. Ai-je bien lu ce que j'ai lu? Je relis et j'en veux encore. Que suis-je en train de devenir? Excellent!