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Défi « Souvenirs d'hiver » : le gagnant
Roulement de tambour... Notre juge Normand de Bellefeuille a tranché, la gagnante du défi « Souvenirs d'hiver » est :
Mes mitaines [Geneviève Jannelle, Montréal]
Mes mitaines [Geneviève Jannelle, Montréal]
Angéline ne voulait pas me donner ces mitaines-là. Par orgueil. Trop laides ; du « raboutage », qu'elle disait. Tricotées avec des restes de laine qu'elle n'avait pu se résoudre à jeter. Quand on a élevé sept enfants toute seule, en maudissant leur père, perdu dans ses chantiers lointains, occupé à liquider ou liquéfier l'argent qu'il avait promis d'envoyer ; quand on a enterré deux de ces sept enfants de son vivant ; quand on a manqué de tout, on ne gaspille pas la laine. Même trop courte, même dépareillée. Comme elle avait tant de fois fait de la soupe avec quelques bouts de carottes ramollies et de pommes de terre germées, Angéline avait bidouillé des mitaines, avec trois restants de bobines, trop courts pour faire naître chacun leur propre paire. Moi, j'insistais. Elle m'avait offert des mitaines : c'était cette paire que je voulais. Un anneau gris souris encerclait le poignet, puis cédait la place à une bande d'un gris plus clair, un peu tacheté, à la hauteur de la paume et du pouce. Elles s'achevaient en un petit bonnet pour les doigts, d'un bleu turquoise lumineux. Les poignets emprisonnés dans l'orage et les ongles grattant la mer des Caraïbes. Accident unique. Œuvre d'art imprévue. Je les avais tout de suite trouvées splendides. Ma grand-mère, elle, fière et têtue, me promettait de vraies mitaines, d'une seule couleur. « Allez, choisis ! » disait-elle.
« Choisis ta laine ! J'ai du violet et un beau rouge cerise. Ta cousine Valérie les a prises roses, elle. » C'était le « raboutage » que je voulais et, voyant mon front buté, ma grand-mère a fini par céder. Elle m'a regardée et, l'espace d'un instant, je me suis effacée comme femme. À travers son regard agacé, je suis redevenue fillette. Pas n'importe laquelle : celle que j'avais été avec conviction ; l'entêtée, la mule sur deux pattes. Elle me les a tendues, résignée. Je l'ai embrassée et suis sortie dans la froideur hivernale, ravie, ma trilogie laineuse aux mains. C'était l'histoire de ma famille que je portais ; l'histoire de trois générations, réécrite dans un tricot aux mailles serrées. Trois bandes. Trois laines. Du plus sombre au plus lumineux ; de l'étroit, du rigide vers la rondeur souple et ample ; du rêche vers le doux. La branche maternelle de mon arbre, je la porte maintenant aux poings, l'hiver. Elle me réchauffe et me rappelle d'où je viens. Elle me dit ma chance d'être la bande turquoise. C'est l'un de ces arcs-en-ciel improbables que j'ai posé sur la joue de l'homme de ma vie, la première fois que je l'ai embrassé, lui offrant, avec la femme, le bagage hérité d'autres femmes l'ayant précédée.
« Choisis ta laine ! J'ai du violet et un beau rouge cerise. Ta cousine Valérie les a prises roses, elle. » C'était le « raboutage » que je voulais et, voyant mon front buté, ma grand-mère a fini par céder. Elle m'a regardée et, l'espace d'un instant, je me suis effacée comme femme. À travers son regard agacé, je suis redevenue fillette. Pas n'importe laquelle : celle que j'avais été avec conviction ; l'entêtée, la mule sur deux pattes. Elle me les a tendues, résignée. Je l'ai embrassée et suis sortie dans la froideur hivernale, ravie, ma trilogie laineuse aux mains. C'était l'histoire de ma famille que je portais ; l'histoire de trois générations, réécrite dans un tricot aux mailles serrées. Trois bandes. Trois laines. Du plus sombre au plus lumineux ; de l'étroit, du rigide vers la rondeur souple et ample ; du rêche vers le doux. La branche maternelle de mon arbre, je la porte maintenant aux poings, l'hiver. Elle me réchauffe et me rappelle d'où je viens. Elle me dit ma chance d'être la bande turquoise. C'est l'un de ces arcs-en-ciel improbables que j'ai posé sur la joue de l'homme de ma vie, la première fois que je l'ai embrassé, lui offrant, avec la femme, le bagage hérité d'autres femmes l'ayant précédée.
Geneviève Jannelle remporte la somme de 1000 $, offerte par le Conseil des Arts du Canada.
Commentaire de Normand de Bellefeuille
Bratislava, 1992 [Annie Perreault, Montréal]
L'hiver est un thème convenu... Il faut en convenir... Donc, l'hiver est, par le fait même, un thème tout aussi déroutant... Que faire ? Faut-il alors le réinventer, ce thème ? L'esquiver habilement ? Ou alors s'y vautrer avec gourmandise ?
Il faut croire que les contraintes les plus simples sont parfois les plus productives... Car n'est-ce pas le propre de la contrainte de revendiquer à tout prix l'originalité... ? Davantage encore peut-être quand, à la contrainte thématique, s'ajoute une contrainte quant au nombre de mots...
Le texte gagnant, Mes mitaines, réussit, avec une rare élégance et une non moins rare virtuosité, à concilier toutes ces conditions obligées... Sans compter que l'auteure (je l'écris au féminin car il y a heureusement parfois de ces évidences...) fait preuve de beaucoup de retenue, de pudeur même dans toutes les avenues de son texte : le style, l'émotion, les personnages...
Elle arrive, en moins de 500 mots, à élever une toute simple anecdote familiale au rang de véritable récit trans-générationnel. Tout y est, une mise en situation aussi brève qu'efficace, une tension légère et tendre entre deux personnages, une résolution symbolique bouleversante :
« C'était l'histoire de ma famille que je portais ; l'histoire de trois générations, réécrite dans un tricot aux mailles serrées. Trois bandes. Trois laines. Du plus sombre au plus lumineux ; de l'étroit, du rigide vers la rondeur souple et ample ; du rêche vers le doux. La branche maternelle de mon arbre, je la porte maintenant aux poings, l'hiver. Elle me réchauffe et me rappelle d'où je viens. »
Après L'homme rapaillé... voici la Femme tricotée. Ce texte de généalogie laineuse nous convainc, à chaque ligne, du pouvoir souvent insoupçonné des mots et des images.
- Normand de Bellefeuille
C'est un hiver qui n'est pas le mien. Seulement quelques degrés de latitude plus au nord, c'est un autre continent, je découvre un froid différent, humide.
Je viens d'avoir 18 ans. Aux nouvelles, j'ai vu Vaclav Havel dans sa parka, le mur de Berlin tomber trois ans plus tôt. J'ai lu Milan Kundera, je me répète souvent - parce que ça sonne bien - que la vie est ailleurs. Je ne connais pas grand-chose à l'amour, je le cherche dans les livres, au cinéma. Il ne me trouve pas là où je suis, alors je pars. Europe de l'Est. Je me retrouve seule parmi des étrangers, un 31 décembre, sur la place centrale de Bratislava. Ensemble, nous attendons minuit, la dissolution de la Tchécoslovaquie, le Divorce de velours.
Pour me réchauffer, je bois de la vodka que me tendent des inconnus, je disparais dans les fourrures quand les vieillards me serrent dans leurs bras. À la fenêtre d'un des immeubles qui bordent la place, une mère danse avec ses deux filles. Le rideau vole au vent, on laisse entrer le froid, le bruit de la rue, ce n'est pas un soir comme les autres. Dans une ancienne cafétéria communiste, on me sert mon premier café à vie, turc, et je pense : je ne suis plus une enfant.
Je suis partie depuis plus de dix jours et je n'ai pas appelé les miens, pas même à Noël. On m'avertit que les communications sont difficiles, tandis que je prends place, au chaud, dans une des cabines téléphoniques. Tout de suite, il y a un décalage, un crépitement entre nous, de la neige sur la ligne. Au bout du fil, il y a mon père, une voix que je ne lui connais pas, nouée : Pourquoi tu n'as pas appelé plus tôt ? Même pas à Noël ?
J'entends son inquiétude, son mauvais sang depuis mon départ. Je réponds en fille ingrate, insouciante, pressée d'aller retrouver la fête comme une enfant. Dans la petite cabine en bois foncé, les temps morts semblent deux fois plus longs comme s'il pouvait y avoir un écho aux silences. Finalement, c'était à prévoir, la communication se coupe. Je me dis que nous n'avions plus rien à nous dire.
Dix ans plus tard, toujours en décembre, mon père meurt. Je tiens mon bébé de quelques jours dans mes bras. La maladie aura duré le temps de ma grossesse. Pour tenir sa petite-fille dans ses bras, pour mourir grand-père, il aura fait de son mieux contre le cancer. Dans son lit, il me dit je t'aime, avec cette voix lointaine, pleine de nœuds, la voix de Bratislava. Cette fois, je me dis que nous avions encore beaucoup de choses à nous dire.
À l'enterrement, il neigeait. Une neige de silence, lourde, qui met du temps à fondre quand on rentre au chaud. Je n'ai jamais pu lui dire qu'en devenant mère, j'ai fini par comprendre son inquiétude de père, cette peur de ne plus jamais revoir son enfant.
Je viens d'avoir 18 ans. Aux nouvelles, j'ai vu Vaclav Havel dans sa parka, le mur de Berlin tomber trois ans plus tôt. J'ai lu Milan Kundera, je me répète souvent - parce que ça sonne bien - que la vie est ailleurs. Je ne connais pas grand-chose à l'amour, je le cherche dans les livres, au cinéma. Il ne me trouve pas là où je suis, alors je pars. Europe de l'Est. Je me retrouve seule parmi des étrangers, un 31 décembre, sur la place centrale de Bratislava. Ensemble, nous attendons minuit, la dissolution de la Tchécoslovaquie, le Divorce de velours.
Pour me réchauffer, je bois de la vodka que me tendent des inconnus, je disparais dans les fourrures quand les vieillards me serrent dans leurs bras. À la fenêtre d'un des immeubles qui bordent la place, une mère danse avec ses deux filles. Le rideau vole au vent, on laisse entrer le froid, le bruit de la rue, ce n'est pas un soir comme les autres. Dans une ancienne cafétéria communiste, on me sert mon premier café à vie, turc, et je pense : je ne suis plus une enfant.
Je suis partie depuis plus de dix jours et je n'ai pas appelé les miens, pas même à Noël. On m'avertit que les communications sont difficiles, tandis que je prends place, au chaud, dans une des cabines téléphoniques. Tout de suite, il y a un décalage, un crépitement entre nous, de la neige sur la ligne. Au bout du fil, il y a mon père, une voix que je ne lui connais pas, nouée : Pourquoi tu n'as pas appelé plus tôt ? Même pas à Noël ?
J'entends son inquiétude, son mauvais sang depuis mon départ. Je réponds en fille ingrate, insouciante, pressée d'aller retrouver la fête comme une enfant. Dans la petite cabine en bois foncé, les temps morts semblent deux fois plus longs comme s'il pouvait y avoir un écho aux silences. Finalement, c'était à prévoir, la communication se coupe. Je me dis que nous n'avions plus rien à nous dire.
Dix ans plus tard, toujours en décembre, mon père meurt. Je tiens mon bébé de quelques jours dans mes bras. La maladie aura duré le temps de ma grossesse. Pour tenir sa petite-fille dans ses bras, pour mourir grand-père, il aura fait de son mieux contre le cancer. Dans son lit, il me dit je t'aime, avec cette voix lointaine, pleine de nœuds, la voix de Bratislava. Cette fois, je me dis que nous avions encore beaucoup de choses à nous dire.
À l'enterrement, il neigeait. Une neige de silence, lourde, qui met du temps à fondre quand on rentre au chaud. Je n'ai jamais pu lui dire qu'en devenant mère, j'ai fini par comprendre son inquiétude de père, cette peur de ne plus jamais revoir son enfant.

Stéphanie Bijou a écrit:
Publié le 8 décembre 2011 10h22
Félicitation à la gagnante!
c'est vraiment un super texte, très touchant avec une force brute et douce à la fois.
C'est mérité.
Michel Lapointe a écrit:
Publié le 7 décembre 2011 12h35
Bravo à Geneviève!
Bravo aussi à Annie!
Bravo aux autres finalistes. Je me suis trouvé en très bonne compagnie, parmi tous ces beaux textes.
Et j'abonde avec ce qui a déjà été dit: il y a de très beaux univers aussi, offerts dans les choix du jour!
Merci à la zone d'écriture de nous permettre de faire aller notre plume comme ça, avec des gens pour nous lire. Très agréable!
Joyeuses Fêtes et plein de beaux souvenirs à créer et à rappeler, tout le monde!